La Hongrie, pays de 9 millions d’habitants, nichée en plein cœur de l’Europe centrale entre l’Autriche et la Roumanie, a appelé sa population à se rendre aux urnes le 12 avril dernier, dans le cadre des élections législatives. Ce rendez-vous démocratique, qui intervient tous les quatre ans, a concentré les intérêts de plusieurs puissances, car ces dernières années, la Hongrie est devenue cruciale dans la stratégie d’influence de pays hostiles à l’UE.
Viktor Orbán et son parti Fidesz, au pouvoir depuis seize ans, étaient opposés à l’eurodéputé Péter Magyar, conservateur mais pro-européen. Durant ses mandats, Orbán a mené une politique conservatrice illibérale, notamment marquée par un non-respect des règles imposées par l’UE, que le pays a intégrée en 2004. Le Premier ministre hongrois s’est rapproché de Vladimir Poutine et de Donald Trump, jusqu’à devenir leur allié majeur au sein de l’UE. Le ministre tchèque des Affaires européennes, Martin Dvořák, le considérait, comme la plupart des chefs d’État européens et des chercheurs comme Frédéric Martel, auteur d’« Occidents » en 2023, comme un « cheval de Troie », desservant l’Europe au profit d’intérêts ennemis.
Mardi 7 avril, au stade MTK de Budapest, JD Vance, venu soutenir Orbán en difficulté dans les sondages, a été reçu triomphalement lors d’un rassemblement de campagne à quelques jours du scrutin. Trump voit en lui un allié idéologique avec qui il partage un ennemi commun : l’UE. La Hongrie représente pour Trump un élément central de sa stratégie de mise à mal de l’UE, en témoignent les 21 vétos posés au Conseil de l’UE sur 48 depuis 2022, faisant de ce pays le plus obstructionniste de l’Union, notamment concernant des aides financières à l’Ukraine, son adhésion à l’UE ou encore des sanctions envers la Russie. À cela s’ajoute une admiration de la part des républicains MAGA, qui voient dans la Hongrie un modèle : contrôle strict des frontières, ligne dure sur l’immigration illégale, promotion des valeurs chrétiennes et traditionnelles, politique nataliste, résistance à l’idéologie du genre. Lukas Macek, chef du centre Grande Europe à l’Institut Jacques Delors, souligne à quel point Orbán est admiré : « C’est le pays modèle qui, symboliquement, correspond au discours idéologique que tiennent les idéologues du MAGA sur l’Europe. »
Le président américain, en envoyant son vice-président pour soutenir celui qu’il décrit sur son réseau Truth Social comme « un véritable ami, un combattant et un vainqueur », démontre l’importance que représentent ces élections, même pour la plus grande puissance du monde. Trump, par l’intermédiaire de son vice-président, est venu dénoncer l’influence de Bruxelles dans cette élection, qu’il accuse d’ingérence.
Bruxelles espérait une victoire de Péter Magyar, davantage pro-européen, qui pourrait « passer d’un blocage systématique à un rôle de partenaire plus coopératif », espérait Andreas Bock, chef de la communication du Conseil européen des relations internationales. Orbán a bloqué l’aide de 90 milliards d’euros qui devait être accordée à l’Ukraine, avec un double veto simultané sur le prêt et sur le vingtième paquet de sanctions contre la Russie. Cette aide est primordiale pour soutenir Kiev et renforcer la défense face aux offensives russes. En conséquence, l’UE a bloqué 26,5 milliards d’euros d’aides, ce qui représente 12 % du PIB hongrois. Magyar a promis qu’il permettrait au pays de toucher ces aides et de relever une économie en difficulté, touchée par l’inflation, qui a dépassé 50 % depuis 2020 selon la Fondation Jean-Jaurès. Le déblocage est conditionné à un apaisement entre Bruxelles et la Hongrie, permettant de trouver une issue favorable pour soutenir l’Ukraine, qui se bat contre la Russie aux portes de l’Europe.
La Hongrie est une fidèle alliée des Russes, ce qui s’explique par une grande proximité entre Orbán et Poutine. Cette proximité s’explique par plusieurs facteurs : une dépendance énergétique historique au gaz et au pétrole russes et une convergence idéologique profonde entre ces deux régimes illibéraux, partageant le même adversaire existentiel, l’ordre libéral occidental incarné par l’UE et l’OTAN. Pendant la campagne, le Washington Post a révélé des échanges entre Sergueï Lavrov et le ministre des Affaires étrangères hongrois Péter Szijjártó : ce dernier informait le gouvernement russe des décisions prises par le Conseil européen, tout en promettant de défendre leurs intérêts. Des enquêtes de VSquare et du Financial Times ont révélé une opération d’influence menée par le Kremlin pour interférer dans l’élection, notamment sur les réseaux sociaux via des influenceurs locaux, afin de pousser à la victoire du Fidesz. Cette opération aurait été mise en place par le confident de Poutine, Sergueï Kirienko, qui avait déjà orchestré ce type d’opération en Moldavie pour tenter d’empêcher la candidate pro-européenne de l’emporter, en vain. La Russie voit en Orbán un allié essentiel, notamment depuis le début de la guerre en Ukraine, lui permettant de déstabiliser l’Europe.
Avec la défaite d’Orbán, les ingérences de la Russie et des États-Unis n’ont pas porté leurs fruits, ce qui permet à l’UE de ressortir apaisée de cette séquence, malgré un nouveau Premier ministre toujours méfiant vis-à-vis de l’Ukraine et de Bruxelles, mais qui a déjà montré une volonté de discuter. Trump et Poutine perdent un allié ultra-conservateur de poids, ce qui pourrait impacter d’autres partis européens, comme le Rassemblement national.
