LA REVUE DEMOS

Quelles sont les conséquences de la guerre au Soudan pour les pays voisins ?

Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, le conflit opposant les Forces de soutien rapide (RSF) du général Mohamed Hamdan « Hemetti » Daglo à l’armée régulière dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhane a provoqué l’une des pires crises humanitaires mondiales. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 4 millions de Soudanais ont fui vers les pays voisins, principalement l’Égypte (1,5 million), le Soudan du Sud (1,1 million) et le Tchad (plus de 844 000).

À cette crise régionale s’ajoutent des déplacements massifs à l’intérieur du pays : l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime à plus de 11 millions le nombre de personnes déplacées internes au Soudan (incluant celles déplacées avant et après le conflit), dont une majorité de femmes et d’enfants. Parmi elles, 27 % ont moins de 5 ans.

Le Tchad, pays frontalier, est sous pression : 67 000 Soudanais ont afflué après une récente attaque à Zamzam (nord-Darfour) au printemps 2025, dont plus de 40 000 en un mois selon le HCR, alors que les capacités d’accueil sont saturées. Déjà fragile, notamment face au changement climatique (classé parmi les pays les plus exposés), le Tchad doit gérer ces arrivées dans des régions reculées (Wadi-Fira, Ennedi-Est), souvent dépourvues d’infrastructures suffisantes. Les 860 000 réfugiés soudanais, comme les communautés hôtes, peinent à accéder à une quantité suffisante d’eau potable. Le financement de l’aide reste très insuffisant, ralentissant les efforts d’assistance. Selon l’HCR, seulement 30 % des fonds nécessaires pour la réponse d’urgence au Tchad ont été mobilisés.

En Égypte, les réfugiés soudanais font face à des procédures de séjour et de permis longues, coûteuses et souvent impraticables, ce qui limite leur accès au marché du travail et aux services essentiels. Beaucoup vivent dans la crainte d’être arrêtés ou expulsés, sans garantie d’accès à l’asile en raison de l’absence de documents légaux. La réduction des financements internationaux a aussi entraîné la suspension de programmes médicaux clés, laissant des milliers de réfugiés sans accès à des soins vitaux.

L’instabilité liée à ces flux migratoires a des répercussions sécuritaires : les camps de réfugiés au Tchad sont parfois exposés à des violences et à des risques d’exploitation. Ces déplacements massifs fragilisent la stabilité locale et régionale, dans un contexte de gouvernance déjà précaire. L’afflux continu de réfugiés dans l’est du Tchad exerce une pression accrue sur les ressources naturelles et les services essentiels, ce qui, selon l’Union européenne, pourrait aggraver les tensions intercommunautaires entre populations hôtes et nouveaux arrivants. L’Agence française de développement souligne que ces zones subissent une forte compétition pour l’accès à l’eau, aux terres et aux moyens de subsistance, aggravée par la diminution de l’aide humanitaire.

Sur le plan sanitaire, les pays voisins subissent également les conséquences de ces mouvements de population : dans les camps tchadiens, des maladies liées à la malnutrition, à l’eau contaminée ou à des épidémies comme le choléra menacent régulièrement les réfugiés. L’OIM indique qu’un nombre élevé de réfugiés a besoin d’assistance WASH (eau, assainissement) et de soins, tandis que les ressources des agences humanitaires sont insuffisantes face aux arrivées continues.

Les causes profondes de cette crise migratoire sont liées à la dynamique du conflit soudanais, où les RSF et le SAF s’affrontent pour le contrôle politique du pays, mais aussi pour des positions stratégiques et des ressources économiques locales, comme l’or ou les voies de transit vers les frontières. Cette lutte intensifie les combats dans des régions comme le Darfour et le Kordofan, entraînant des attaques contre des communautés civiles, notamment des groupes ethniques non-arabes, ce qui provoque d’importants déplacements forcés. De nombreux civils fuient vers des pays voisins, comme le Tchad, avec lequel ils partagent des liens communautaires et sociaux.

Sur le plan géopolitique, certains États extérieurs ont contribué à l’intensification du conflit en apportant un soutien, direct ou indirect, aux acteurs armés. Plusieurs rapports d’experts et sources internationales indiquent que les Émirats arabes unis (EAU) ont fourni un appui matériel et logistique aux RSF, malgré leurs dénégations officielles, prolongeant ainsi les combats. Cet appui inclurait des transferts d’armements, de drones et la facilitation de réseaux logistiques vers les zones contrôlées par les RSF, des pratiques documentées par des observateurs internationaux et sanctionnées par certains gouvernements.

Les motivations des acteurs comme les EAU mêlent intérêts stratégiques, économiques et politiques régionaux. Certains analystes suggèrent que la présence de réseaux influents liés aux exportations aurifères soudanaises ou à des projets agricoles et portuaires attire des puissances extérieures cherchant à sécuriser des intérêts commerciaux ou une influence régionale. Par exemple, des accords agricoles, des investissements près de centres miniers ou la dépendance des marchés du Golfe à certaines routes commerciales renforcent ces liens, même si les intentions précises restent débattues parmi les chercheurs et diplomates.

L’ONU souligne que les pays voisins peinent à accueillir les réfugiés soudanais : l’afflux a submergé les services de santé, d’éducation et les infrastructures de base dans des États comme le Tchad, l’Égypte, l’Éthiopie ou le Soudan du Sud. Les plans humanitaires de l’ONU pour la crise soudanaise en 2025 réclament 6 milliards de dollars pour aider près de 26 millions de personnes dans le pays et la région. Le Plan régional d’intervention pour les réfugiés, qui cible 4,8 millions de personnes, ne se limite pas à une assistance d’urgence : il prévoit aussi un soutien pour renforcer durablement les services publics nationaux, comme l’eau potable, les soins de santé et l’éducation, afin d’aider les pays d’accueil à répondre à des besoins au-delà de l’urgence immédiate.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...