En 1986, l’écrivain nigérien Wole Soyinka en 1986 reçoit le Prix Nobel de littérature, devenant ainsi le premier auteur africain à se voir décerner ce prix. Depuis, six autres auteurs issus d’anciennes colonies ont reçu ce prix révélant ainsi l’héritage ambivalent de la colonisation. Cette production littéraire constitue une réponse à la colonisation comme en atteste l’essai de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire writes back.
Selon Yves Clavaron: “Les littératures postcoloniales correspondent certes à la production littéraire parue après les indépendances, mais elles concernent aussi les textes de l’ère coloniale prenant pour cibles l’idéologie et la rhétorique colonialiste”. C’est donc souvent en opposition à la “bibliothèque coloniale” que ces littératures se sont construites. Mais comment sont-elles parvenues à reprendre leur histoire en main ?
Chercher à raconter l’histoire à travers le prisme du colonisé implique de mettre en évidence le fait que l’histoire est racontée du point de vue du colonisateur. Il faut chercher à identifier et déconstruire la théorie coloniale. L’un des pionniers dans ce domaine est Frantz Fanon, psychiatre et essayiste franco-algérien qui, dans Les Damnés de la terre (1961), analyse le processus de colonisation à travers un triple prisme – sociologique, philosophique et psychiatrique – afin de souligner la dépersonnalisation inhérente à ce processus. Celle-ci fait de l’homme colonisé un être “infantilisé, opprimé, rejeté, déshumanisé, acculturé, aliéné”. Cette description des victimes de la colonisation fait écho à celle qu’Albert Memmi fait dans Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur (1957) qui considère que la parole des colonisés est nécessaire pour comprendre la colonisation. Dans Orientalism (1978) Edward Said parachève cet examen théorique de la colonisation en la définissant comme un système de représentation de l’autre qui se fonde sur une violence conceptuelle et une dynamique binaire – le colonisé contre le colonisateur, le supérieur contre l’inférieur.
Ce n’est qu’après que cette identification de la culture coloniale soit faite que les artistes sont en mesure de converser avec la littérature occidentale, souvent empreinte de clichés et de banalisation d’un système d’oppression. Ainsi en 1975, l’écrivain nigérian Chinua Achebe accuse Joseph Conrad – alors considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques – de perpétuer une vision raciste et déshumanisante des indigènes dans son roman Au Coeur des ténèbres. Dans le reste de ses écrits, Achebe cherche à devenir le porte parole de la culture indigène, comme dans Tout s’effondre où il dépeint la culture Igbo et l’effet destructeur qu’a eu la colonisation à son encontre. Dans La Prisonnière des sargasses, Jean Rhys s’attèle également à raconter l’histoire des oubliés en imaginant ce qu’a pu être la vie de Bertha Mason (dont le nom Créole est Antoinette Cosway), la première épouse de Rochester dans Jane Eyre de Charlotte Brontë dont on sait simplement qu’elle vient de la Jamaïque et qu’elle est enfermée dans le grenier de la maison. Ainsi, la littérature postcoloniale n’est pas un simple exercice stylistique, c’est une réécriture symbolique. Achebe corrige le regard que Conrad posait sur l’Afrique, Rhys invente une histoire et une subjectivité à “la femme folle enfermée dans le grenier”, et les deux parviennent ainsi à montrer que l’histoire racontée jusqu’alors n’était qu’une version parmi d’autres.
La langue est également un champ de bataille au sein de la littérature postcoloniale: faut-il abandonner la langue du colonisateur pour retrouver une authenticité et une culture disparues ? La tordre et la métisser afin de retourner l’arme des colonisateurs contre eux ? Ou accepter la langue des colons, quitte à exclure les ouvrages écrits en langue locale ? En effet, dans Pour décoloniser l’esprit, l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o affirme qu’une littérature africaine doit s’affranchir de la langue des colons pour exister. Ces ouvrages ultérieurs seront d’ailleurs tous écrits en kikuyu, sa langue maternelle. D’autres comme Ken Saro-Wiwa cherchent à modifier la langue du colonisateur – en l’occurrence l’anglais – pour la mettre au service des victimes de la colonisation, ce qu’il met en pratique dans son roman Le Petit minitaire rédigé dans un “anglais pourris” – mélange de pidgin nigérien et d’anglais.
En 2021, le lauréat du prix Goncourt Mohamed Mbougar Sarr permet, grâce à La Plus secrète mémoire des hommes, de reposer le débat. Il y met en scène un écrivain sénégalais qui part à la recherche d’un mystérieux auteur noir des années 1930, comme si la littérature postcoloniale devait sans cesse revenir sur sa propre histoire. Le roman paraît également dans un contexte où l’auteur réalise la dépendance encore importante des pays africains à l’égard des puissances occidentales, ce qui permet d’interroger une forme de néocolonialisme.
Finalement, écrire contre l’oubli n’est pas un geste du passé que le numérique aurait rendu caduc. À l’occasion de la sortie de son projet “Pour les damnées de la terre” en 2018, le rappeur Rocé le dit à sa manière « les damnés de la terre seraient ceux dont l’histoire officielle ne parle pas, ceux qui n’ont pas leur mot à dire : les pauvres, les campagnes, les banlieues, les villes désindustrialisées, celles et ceux qui portent l’exil, le racisme… ». Ainsi le récit continue, même s’il ne se limite plus aux œuvres littéraires, se prolongeant désormais dans d’autres formes d’expressions comme la musique.
