Dans les cortèges de Katmandou, Manille et Rabat, puis à Paris, Lyon et jusqu’au Pérou, la génération Z (née entre 1997 et 2012) brandit depuis l’été 2025 un même étendard. Il s’agit du pavillon noir à tête de mort coiffée d’un chapeau de paille, symbole de l’équipage de Monkey D. Luffy, héros de One Piece, manga d’Eiichiro Oda vendu à plus de 500 millions d’exemplaires dans le monde. Si l’image circule aussi vite, c’est parce qu’elle parvient à décrire les injustices du monde réel à travers les injustices fictives présentes dans le manga. Chaque génération a son emblème. Là où les Millennials brandissaient le masque de V pour Vendetta, du Occupy Movement au Printemps arabe, et où les manifestants thaïlandais et birmans reprenaient le salut à trois doigts de Hunger Games, la Gen Z a trouvé le sien.
Dans le manga, la critique sociale s’incarne notamment à travers les Dragons Célestes. Ces personnages sont les descendants des fondateurs du Gouvernement mondial (organisation autoritaire qui gouverne la planète) et se considèrent comme des êtres supérieurs. Bénéficiant d’une impunité totale, ils accumulent des privilèges extravagants, possèdent des esclaves et écrasent toute opposition avec le soutien de la Marine (l’armée dans One Piece). Ils représentent alors la figure de l’oligarchie déconnectée et intouchable. Cet exemple résonne directement avec la réalité des manifestations au Népal où la Gen Z dénonçait le train de vie, financé par l’argent public, des enfants de dirigeants politiques. L’univers imaginé par le manga permet ainsi de mettre un visage sur ces élites héritières du pouvoir. Cette contestation trouve écho dans une scène emblématique de l’œuvre, quand le héros Luffy transgresse toutes les lois en frappant l’un de ces nobles privilégiés pour l’empêcher de faire du mal à des innocents.
Le racisme est également une part intégrante de l’œuvre. One Piece invente les hommes-poissons, un peuple aquatique doué de raison, contraint de s’isoler au fond de l’océan pour échapper au mépris et au trafic d’esclaves. Le manga décrit une discrimination fictive fondée sur l’apparence mais elle rejoue point par point les mécanismes réels de l’oppression raciale. Oda pousse même la logique du cycle de reproduction de la violence avec Arlong, un homme-poisson jadis brutalisé par les humains qui, à son tour, réduit ces derniers en esclavage.
Oda aborde aussi le thème de la pauvreté tout au long du manga. L’île natale de Luffy par exemple, le Royaume de Goa, est découpée en strates murées, du palais royal jusqu’au “Grey Terminal”, une décharge où l’on entasse aussi bien les ordures que les miséreux, la place de chacun étant fixée à la naissance. Oda calque ouvertement cette hiérarchie sur le système de castes de l’ère Edo (1600-1867) tout en visant l’élitisme contemporain, basé sur la reproduction sociale et l’inégalité des chances. On retrouve la même fracture à Wano, contrée verrouillée par un régime féodal qui relègue les pauvres dans un bidonville pendant que l’élite prospère. D’ailleurs, Luffy s’emporte de voir une fillette affamée, O-Tama, remercier le ciel pour un simple bol de riz, image d’une inégalité qui, plus que la misère, prive les gens de liberté. Difficile de ne pas y entendre les cortèges philippins dénonçant des milliards détournés pendant que la population trime.
Cette lisibilité tient aussi à la manière dont Oda montre la machine du pouvoir. La Marine (police militaire du Gouvernement mondial, qui porte le mot “justice” inscrit dans le dos de ses manteaux) ne forme pas un bloc uni : chaque officier arbitre à sa façon (plus ou moins corrompue) entre l’ordre et le juste, dilemme que le théoricien des relations internationales Hedley Bull posait déjà en 1971 dans Order vs. Justice in International Society. Surtout, le récit répète que “l’histoire est écrite par le vainqueur”, à l’instar d’un “Siècle oublié” qui a été effacé des archives par le Gouvernement mondial. Les manifestants contemporains y reconnaissent leur propre soupçon. Des gouvernants qui prétendent protéger le peuple tout en le lésant, et une propagande qui inverse les rôles pour faire des rebelles les coupables. À cette domination répond, dans le manga, l’Armée révolutionnaire qui veut renverser les nobles et libérer les nations, matrice fictive d’une révolte bien réelle.
Si la réalité de One Piece fonctionne si bien hors des pages, cela s’explique par le réalisme frappant du manga. Les îles sont inspirées de pays réels (Égypte, Japon, etc.) et le manga déploie des thèmes comme l’esclavage et les discriminations. L’anthropologue et essayiste Élisabeth Soulié souligne, elle, la force d’un symbole émotionnel et faussement dépolitisé, né de la culture du numérique, permettant de toucher le plus de monde possible.
Mais le reste appartient au réel. Au Népal, la jeunesse a fait tomber le pouvoir ; aux Philippines, 50 000 personnes ont dénoncé des infrastructures “fantômes” facturées 15 milliards de dollars aux contribuables ; au Maroc, le collectif GenZ 212 oppose les stades flambants neufs aux huit femmes mortes en dix jours à l’hôpital d’Agadir. Dans tous ces mouvements, le drapeau de l’équipage de Monkey D. Luffy est levé, en signe de contestation de l’ordre établi et de recherche de liberté. One Piece réussit alors ce tour de force : sous une aventure de pirates, faire tenir dans une seule image l’injustice fictive et l’injustice vécue.
