On croit souvent que le drag est né avec la télévision. Le mot, lui, a plus de cent cinquante ans. Il apparaît dans l’argot des théâtres et des bals masqués au début des années 1870, et désignerait les « grands chiffons », le froissement des longues jupes traînant au sol des comédiens travestis en femmes. L’Oxford English Dictionary date la première apparition écrite au 29 mai 1870, dans une phrase du Reynolds’s Newspaper, « We shall come in drag », formulation qui suggère un terme déjà familier, admis tard dans l’anglais courant. D’autres pistes circulent, du yiddish « trogn » à l’allemand « tragen », « à porter », ou l’acronyme de dressed as a girl, répandu mais non attesté.
L’Oxford English Dictionary raconte le glissement de la définition du mot. D’abord, le drag est décrit comme des habits de femme portés par un homme, puis, plus largement, comme des habits conventionnellement associés à un sexe et portés par une personne de l’autre sexe, en particulier sur scène. Aujourd’hui, il désigne surtout les costumes et le maquillage, souvent glamour ou outranciers et fortement genrés, d’un artiste qui endosse un personnage féminin ou masculin, sur un mode flamboyant, exagéré ou parodique. Le mot a donc voyagé du vêtement vers la performance, et de l’insulte vers l’art. En 1927, le Sunday Express décrivait encore le drag comme une fête tapageuse d’hommes « anormaux » chantant du jazz en fausset.
Derrière le mot, une généalogie longue s’y cache. La journaliste Apolline Bazin distingue trois axes d’analyse. Le premier consiste en la réinterprétation de moments historiques comme formes de drag, de la mythologie grecque au théâtre élisabéthain. Le deuxième rassemble les arts du spectacle : commedia dell’arte, vaudeville, minstrel shows. Le troisième est le drag proprement dit. Il commence au XIXe siècle avec William Dorsey Swann, né esclave puis affranchi, qui organise des bals de travestissement fréquentés surtout par d’autres anciens esclaves.
La forme contemporaine se cristallise dans les années 1960 et 1970, dans les lieux LGBTQIA+, sous l’influence de la culture ballroom, fondée en partie par Crystal LaBeija et d’autres artistes noirs et latinx, las d’être victimes de racisme dans les concours de beauté. Aujourd’hui, il existe toute une constellation de formes de drag : drag queens, drag kings, drag monsters, club kids, etc.
Le drag est mêlé au politique parce que la loi l’a d’abord traqué. Les émeutes de Stonewall, en 1969, éclatent quand la police de New York entend arrêter des personnes ne portant pas de vêtements jugés « conformes » à leur sexe assigné. Ce lien avec le politique se renforce tragiquement dans les années 1980 avec l’épidémie du sida, qui ravage les communautés queers. Face au désintérêt des pouvoirs publics et à la stigmatisation grandissante des personnes queers, les artistes drag transforment leur art en outil de résistance directe : des mouvements comme les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence naissent de ce deuil collectif pour lever des fonds et accompagner les mourants.
Si le drag est également politique, c’est parce qu’il touche à la question du genre. L’enjeu théorique est formulé en 1990 par Judith Butler dans Trouble dans le genre, reprenant une intuition d’Esther Newton. Si n’importe qui peut incarner un homme ou une femme, alors le genre est performatif, soit une construction sociale.
C’est pourquoi, depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies, le drag est la cible d’une mobilisation organisée. L’Institute for Strategic Dialogue a recensé 203 incidents visant des événements drag aux États-Unis entre le 1er juin 2022 et le 20 mai 2023, dont 100 contre des heures du conte. Les Proud Boys, classés organisation terroriste au Royaume-Uni, au Canada et en Nouvelle-Zélande, ont ciblé 60 de ces événements. Résultat, de nombreux événements drag sont annulés pour des raisons de sécurité.
Qui proteste ? Une coalition composite : extrémistes locaux, suprémacistes blancs, militants des « droits parentaux », nationalistes chrétiens. Plusieurs récits contestataires reviennent : la protection des enfants, le drag comme misogynie, la confusion entre artistes drag et personnes trans, le gaspillage d’argent public, et les identités LGBTQ+ présentées comme des idéologies.
La rhétorique s’est traduite en droit. Selon l’ACLU, 43 textes dans 20 États visaient les artistes drag au printemps 2023. Le 2 mars 2023, le gouverneur du Tennessee, Bill Lee, signe le Senate Bill 3, qui assimile les drag queens à des artistes de spectacles sexuels. Jugée inconstitutionnelle en juin 2023, la loi est rétablie le 18 juillet 2024. En Allemagne, lors d’une heure du conte à Munich en juin 2023, l’AfD, la CSU et les Freie Wähler ont mobilisé un même mot d’ordre : la protection des enfants. En France, des militants Reconquête ont visé en 2023 des lectures drag, et Toulouse en a interdit l’accès aux mineurs. « Les antis m’accusaient de vouloir pervertir les enfants alors que je lisais Petit Ours brun », résume la drag queen La Big Bertha.
Le drag dérange aussi à l’intérieur de ses propres murs. Kareem Khubchandani lui reproche des critères hérités du capitalisme et de la suprématie blanche, et Drag Race est accusée de dépolitiser un art né de la contre-culture. Ce qui dérange n’est peut-être pas ce que le drag montre, mais ce qu’il suggère : que les catégories tenues pour naturelles sont des rôles que l’on endosse.
