LA REVUE DEMOS

Comment la Russie instrumentalise-t-elle les flux migratoires en Libye afin de déstabiliser l’Europe ?

L’implantation grandissante de la Russie de Vladimir Poutine en Libye auprès des troupes du maréchal Haftar a transformé la partie Est du pays en une plaque tournante du trafic d’êtres humains. Des milliers de migrants provenant des quatre coins du monde sont aujourd’hui utilisés comme des armes de guerre par le régime russe dans son conflit contre l’Union européenne, instrumentalisant les tensions que ces flux provoquent au sein des sociétés du Vieux Continent.

Historiquement, la Libye est une terre d’immigration pour des populations venant du Sahara, en raison de sa position géographique qui en fait un carrefour entre l’Afrique de l’Ouest et le Maghreb. Dans les années 1990, le dictateur et dirigeant libyen Mouammar Kadhafi avait encouragé l’immigration de travail, principalement attiré par les ressources pétrolières, synonymes d’opportunités économiques. Cette situation servait de levier d’influence pour Kadhafi auprès des autres leaders africains, en présentant sa politique d’ouverture des frontières comme faisant partie d’un vaste projet panafricain. Néanmoins, le dictateur libyen n’hésitait pas à instrumentaliser ces mêmes flux migratoires auprès des dirigeants européens. Cette tactique lui permettait d’obtenir des aides destinées à retenir ces migrants hors d’Europe, aides dont il se servait en réalité pour se maintenir au pouvoir.

À la chute du dictateur, les conditions des migrants se sont détériorées et le pays a été divisé en deux entre les troupes du “gouvernement d’unité nationale” (GUN), reconnues par les Nations Unies et basées à Tripoli, et celles du “gouvernement de stabilité nationale” (GSN), dirigées par le maréchal Haftar et basées à Benghazi. À l’heure actuelle, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), environ 858 000 migrants seraient présents sur le territoire libyen, certains détenus dans des centres de rétention où les vols, le travail forcé et les maltraitances physiques et sexuelles sont la norme, des pratiques malheureusement communes aux deux camps.

C’est dans ce contexte que la Russie renforce sa présence militaire en Libye, après avoir perdu son allié syrien Bachar Al-Assad en décembre 2024. Moscou apporte son soutien militaire aux troupes du maréchal Haftar et à son fils, promis à lui succéder. Une enquête du journal britannique The Telegraph, publiée en mars 2025, a révélé que Jan Marsalek, ancien homme d’affaires autrichien en fuite pour une affaire de fraude de 2 milliards de dollars et devenu agent de renseignement russe, prévoit de prendre la tête d’une armée de mercenaires en Libye. Conçue sur le modèle du groupe Wagner (devenu Afrika Corps dans les pays du Sahel) et composée d’environ 15 000 hommes, cette armée a pour objectif de contrôler les flux migratoires dans la région Est du pays.

Si une partie de ces migrants provient du Moyen-Orient (Irak, Syrie…) ou d’Asie (Bangladesh, Sri Lanka…), une part importante vient des pays du Sahel, dont les gouvernements putschistes sont activement soutenus par Moscou. La prédation économique et la répression militaire qui y sévissent augmentent le nombre de candidats à l’émigration, potentiellement vers l’Europe.

Sur le plan concret, l’objectif de la Russie est de reproduire ce qu’elle avait fait durant la guerre civile syrienne en 2021, provoquant un afflux indirect de migrants via son allié biélorusse. Le régime du président Alexandre Loukachenko avait alors acheminé des milliers de migrants, venus principalement d’Afrique et du Moyen-Orient, vers ses frontières avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie. Cette crise migratoire avait provoqué la mort de 12 personnes, en raison de l’usage de la force par les gardes-frontières ou des conditions climatiques particulièrement difficiles. L’augmentation des vols ces derniers mois entre Benghazi et Minsk fait craindre à la Commission européenne la reproduction de ce phénomène, et une enquête a été ouverte durant l’été.

En réponse, le 8 juillet 2025, une délégation de ministres et de fonctionnaires européens menée par le commissaire européen chargé des Migrations, Magnus Brunner, venue discuter de la récente augmentation des départs de migrants clandestins de la Libye vers l’Europe, s’est vu refuser l’entrée à l’aéroport de Benghazi, contrôlé par les troupes de Haftar, et a été déclarée “persona non grata”.

Le symbole est fort et démontre une certaine incapacité de l’Union européenne à lutter contre ce pan de la guerre hybride russe, tout en restant fidèle à ses principes en matière de respect des droits de l’homme et de l’État de droit. De 2015 à 2022, Bruxelles a versé près de 700 millions d’euros d’aide à la Libye pour bâtir une flotte de garde-côtes et renforcer sa coopération avec Frontex, l’agence en charge de la protection des frontières européennes, au mépris des droits humains, puisque les migrants interceptés sont systématiquement renvoyés en Libye dans des centres de détention. Cette stratégie européenne a une efficacité incertaine, car elle n’a pas empêché la Libye de redevenir, en juin 2025, le premier pays de départ des migrants vers l’Europe, notamment ceux d’origine sahélienne, fuyant l’hostilité croissante des populations maghrébines locales.

Ces derniers mois, le gouvernement libyen a multiplié les campagnes d’arrestations massives et suspendu les subventions de dix ONG venant en aide aux migrants. Un cercle vicieux de la misère qui ne fait que renforcer la mainmise de Vladimir Poutine sur le continent africain.

Vous aimez lire nos décryptages ?

Soutenez-nous ! Parce que nous sommes un média :

Nos dernières Synthèses

De quelles manières l’État australien reconstruit-il son influence régionale à travers la question climatique ? 

Du 9 au 20 novembre 2026 aura lieu la « COP31 », ou conférence d’Antalya sur les changements climatiques. Ce sera l’occasion pour les 197 États parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) de se réunir une nouvelle fois pour discuter et adopter les mesures jugées nécessaires pour tendre vers les objectifs fixés par les conventions internationales précédemment adoptées en la matière. Si cet événement s’inscrit dans la droite lignée des 30 Conférences des Parties...

La révolte des « cafards » en Inde : de la fuite des cerveaux à la contestation interne ? 

25 juillet 2025, New Delhi. Après sept semaines de manifestations, le ministre indien de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, a annoncé sa démission dans la journée. Alors que le Premier ministre Narendra Modi assiste à la pire crise politique du pays depuis sa réélection en 2024, les membres du Parti des cafards savourent leur première victoire. Né sur les réseaux sociaux en mai 2026 et d’origine satirique, ce nouveau parti a rapidement rassemblé la génération Z. S’adressant en priorité aux jeunes diplômés,...

La rencontre Trump-Zelensky du 28 juillet annonce-t-elle un repositionnement stratégique des États-Unis en Ukraine ?

Le 28 juillet 2026, Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, retrouve Donald Trump à la Maison-Blanche pour un entretien très attendu d’une heure, dans le Bureau ovale. Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe de février 2022, et après une relation bilatérale longtemps marquée par la défiance, la rencontre a été qualifiée de « positive et productive » par la porte-parole de la Maison-Blanche. En février 2025, à peine un mois après son investiture, Donald Trump recevait déjà...

Comment les drones marins révolutionnent-ils la surveillance de la biodiversité dans les régions polaires ?

Dans les régions polaires, la révolution des drones marins ne tient pas seulement à l’absence d’équipage. Leur avantage est politique autant que scientifique : ils restent en mer durant des semaines, atteignent des zones dangereuses et répètent les mesures pour un coût logistique et environnemental inférieur à celui d’un navire. Échosondeurs, caméras, hydrophones et capteurs produisent ainsi des données plus continues sur les espèces et leur habitat. Mieux observer permet de fixer des quotas, de fermer une pêcherie, de délimiter...

Comment la gentrification à Mexico redéfinit-elle les enjeux migratoires du pays?

En 2024, la ville de Mexico a été classée par The Economist comme la 16e ville la plus chère au monde, devant des villes tout autant populaires et attirantes comme Milan et Washington D.C. Si cette hausse des prix pourrait signifier pour certains une redynamisation de la ville et une hausse de la qualité de vie, pour la classe moyenne mexicaine, cela implique de se confronter au déplacement et à la transformation de l’identité urbaine de Mexico. À partir de...

Dans quelle mesure la Syrie peut-elle devenir un acteur clé de la reconfiguration des routes énergétiques ? 

Le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran, déclenché en mars 2026 dans le sillage de l’escalade militaire avec les États-Unis, a brusquement privé les marchés mondiaux d’une artère où transitent habituellement 20 millions de barils par jour. Face à ce goulot d’étranglement naval et aux menaces houthistes persistantes en mer Rouge, Bagdad, Washington et plusieurs chancelleries européennes réorientent en urgence la cartographie énergétique régionale. Au centre de ce redéploiement logistique se trouve la Syrie. Depuis la chute du régime de...

Malgré l’ACEUM et l’accord de Turnberry, pourquoi Trump impose-t-il de nouveaux droits de douane au Canada et à l’UE ?

Voici ton texte corrigé, avec uniquement les fautes d’orthographe et de grammaire rectifiées, sans modification du sens ni ajout d’informations : Le 20 juillet 2026, Donald Trump a signé un décret imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur une série de produits canadiens, du vin au ciment en passant par les crosses de hockey, applicables dès le 19 août prochain. Quatre jours plus tard, le 24 juillet, entrait en vigueur un droit additionnel plafonnant à 10 % la...

L’Europe est-elle prête à affronter un monde d’extrême chaleurs ?

Alors que les flammes ont ravagé les forêts de Fontainebleau et de Gironde cet été, et après que l’Europe a connu les mois de juin et de juillet les plus chauds jamais enregistrés (article écrit le 6 août 2026), la question de sa préparation face aux vagues de chaleur extrême se pose de manière urgente. Sur tout le continent, les coûts humains et environnementaux liés à ces épisodes caniculaires se font sentir. En Espagne, douze personnes sont décédées en juillet...

Que reste-t-il de la “politique arabe” de la France ?

La « politique arabe » de la France désigne la part de sa politique étrangère orientée vers le monde arabe, compris comme un tout, du Maroc à la frontière irako-iranienne. Elle se caractérise par une volonté de nouer des relations de confiance particulièrement étroites, qui différencieraient la France des autres pays. Son point de départ se situe en 1967, lorsque le général de Gaulle, à rebours des autres pays occidentaux, condamne l’occupation des territoires palestiniens par les troupes israéliennes à...

Dans quelle mesure le cadre juridique international redessine-t-il les rapports de force géopolitiques autour de la reconstruction syrienne ?

Depuis la chute de Bachar el-Assad le 8 décembre 2024, la reconstruction syrienne est devenue un chantier où chaque levée de sanction ouvre un marché : Washington, l’ONU et l’UE démantèlent en parallèle, mais à des rythmes différents, l’architecture de sanctions bâtie depuis les années 2000. Côté américain, Washington abroge le 10 octobre 2025 le Caesar Act — en vigueur depuis 2020 — porté par le représentant Wilson avec l’appui de l’émissaire Thomas Barrack ; Rubio avait déjà révoqué en...