LA REVUE DEMOS

L’Afrique, le nouveau champ de bataille entre Kiev et Moscou

L’Ukraine en Afrique : Une guerre par procuration contre la Russie ?
Dans un conflit qui dépasse les frontières européennes, l’Ukraine cherche désormais à affaiblir l’influence russe au cœur de l’Afrique. Une stratégie audacieuse mais risquée, qui pourrait remodeler les dynamiques géopolitiques dans le Sahel.

Depuis plus d’un an, Kiev a discrètement étendu son conflit avec Moscou en apportant son soutien aux groupes rebelles en Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement au Mali. L’embuscade de Tin Zaouatine, survenue le 27 juillet 2024, en est l’un des épisodes les plus marquants. Ce jour-là, des rebelles touaregs, renforcés par des renseignements et des équipements ukrainiens, infligent une défaite cinglante aux forces maliennes et aux mercenaires russes. Cet affrontement met en lumière l’ampleur de la stratégie ukrainienne visant à perturber les intérêts russes bien au-delà de ses propres frontières.

Kiev a choisi de miser sur des partenaires clés, comme le Cadre Stratégique pour la Défense du Peuple de l’Azawad (CSP-DPA), pour contrer l’influence des milices russes présentes au Mali et dans d’autres pays du Sahel. Ce soutien n’a cependant pas été sans conséquences diplomatiques pour l’Ukraine, qui fait désormais face à une rupture totale des relations avec le Mali et le Niger. La CEDEAO a également exprimé son mécontentement, dénonçant une ingérence qui pourrait aggraver les tensions dans une région déjà instable.

DatesÉvénements importants et chiffres clés
2023Début du soutien ukrainien aux rebelles touaregs au Sahel pour contrer l’influence russe croissante.
27 juillet 2024Embuscade de Tin Zaouatine : 84 mercenaires russes et 47 soldats maliens tués, marquant une lourde défaite pour la Russie en Afrique.
Octobre 2024Rupture des relations diplomatiques entre l’Ukraine, le Mali et le Niger. La CEDEAO condamne l’ingérence dans la région.
2022-2024Expansion russe via Wagner et Africa Corps : contrôle de 40 % des exportations d’or malien, avec plus de 5 milliards $ investis.

La présence russe en Afrique n’est pas nouvelle. Depuis près d’une décennie, Moscou a solidifié son influence dans le Sahel grâce à une stratégie mêlant déploiements militaires et campagnes de propagande. Les mercenaires, d’abord ceux de Wagner, puis ceux de l’Africa Corps, ont servi de bras armé pour soutenir les régimes pro-russes, notamment ceux des juntes malienne et burkinabé. Cette influence repose également sur des partenariats stratégiques visant à garantir des approvisionnements en ressources naturelles critiques, comme l’or et l’uranium, qui abondent dans cette région.

Cependant, l’embuscade de Tin Zaouatine a mis à mal l’image d’invincibilité des forces pro-russes, suscitant des doutes sur leur efficacité réelle. Les populations locales, fatiguées des exactions et des violations des droits humains, commencent à remettre en question le rôle de ces acteurs extérieurs.

Le projet russe en Afrique se concrétise

Alors que l’Ukraine tente d’étendre ses alliances sur le continent africain, elle se heurte à une réalité complexe : la méfiance croissante des pays du Sahel. Si l’objectif de Kiev est clair – affaiblir la Russie en sapant son influence auprès des régimes africains –, les répercussions diplomatiques n’ont pas tardé à se faire sentir. En octobre 2024, à la suite des déclarations d’Andriy Yusov reconnaissant l’implication ukrainienne dans l’embuscade de Tin Zaouatine, le Mali et le Niger ont rompu toute relation diplomatique avec l’Ukraine.

Cette décision a été largement saluée par Moscou, qui n’a pas tardé à exploiter cette situation. Déclarant l’Ukraine comme une « ennemie de l’Afrique », le Kremlin a renforcé sa propagande, dénonçant l’ingérence étrangère dans les affaires du continent. Ce discours trouve un écho favorable dans les pays dirigés par des juntes militaires, déjà méfiants envers les puissances occidentales.

En soutenant les rebelles touaregs au Mali, l’Ukraine cherche à affaiblir l’emprise russe sur des régions stratégiques du Sahel. Mais cette intervention pourrait bouleverser les équilibres régionaux fragiles.

Sur le plan militaire, le soutien ukrainien aux rebelles touaregs se heurte aux limites des capacités de projection de Kiev. Si l’aide matérielle et en renseignement a permis des succès tactiques, comme à Tin Zaouatine, elle ne peut rivaliser avec l’omniprésence des mercenaires russes, bien mieux implantés sur le terrain. Ces derniers disposent non seulement d’une expertise locale, mais aussi de ressources financières substantielles issues de l’exploitation illégale des ressources naturelles.

La dimension économique est également cruciale. La Russie a investi massivement dans le Sahel, notamment dans les secteurs miniers. Au Mali, par exemple, les mercenaires russes contrôlent une part significative des mines d’or, une ressource stratégique utilisée pour financer leurs opérations militaires. Cette présence économique confère à Moscou une emprise durable qui complique les tentatives de Kiev pour contrecarrer son influence.

Kiev confronté à l’hostilité africaine

L’extension du conflit russo-ukrainien en Afrique soulève une question majeure : les rivalités entre puissances extérieures ne risquent-elles pas d’exacerber l’instabilité déjà chronique dans le Sahel ? Les populations locales, souvent victimes collatérales de ces luttes d’influence, expriment de plus en plus leur rejet des interventions étrangères, qu’elles soient russes, occidentales ou ukrainiennes.

Le conflit en Ukraine trouve un prolongement inattendu dans le Sahel, où l’affrontement entre Kiev et Moscou reflète une lutte plus large pour le contrôle des ressources et des alliances géopolitiques.

Cette dynamique pourrait alimenter un cercle vicieux, où l’instabilité offre un terreau fertile pour les groupes armés et les rebellions. Dans ce contexte, les efforts diplomatiques de Kiev pour se positionner comme un acteur légitime sur le continent africain semblent compromis, malgré quelques avancées en matière de partenariats économiques avec des États d’Afrique de l’Est plus favorables.

Au-delà de la lutte militaire, la confrontation entre l’Ukraine et la Russie sur le continent africain s’inscrit dans un cadre stratégique plus large. Chaque opération, chaque prise de position diplomatique, chaque campagne de propagande participe à une guerre hybride où les alliances sont aussi importantes que les victoires sur le terrain. L’Afrique, avec ses ressources abondantes et ses régimes politiques fragiles, devient un échiquier clé dans cette lutte d’influence.

Crédits photo : Aleksey Dushutin Shutterstock

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